La sagesse de mourir

Mars 2016. Saint-Germain en Laye. Unité de soins palliatifs.
Je viens voir mon grand-père pour la dernière fois, et je ne le sais pas. Lui le sait peut-être.

Il m’accueille à son chevet en me disant,”Camille, je vais te raconter ma vie. Enfin, du moins, ce que je pense qu’il est important de te raconter…”
Et il m’a raconté sa vie. Il m’a raconté ses mauvaises notes à l’école, son expatriation à la campagne, sa passion pour les chevaux, pour la nature et la terre. Il m’a raconté sa famille, ses grandes sœurs, ses petits frères. La guerre et la Libération. Son mariage et sa famille. Et nous, et maintenant, et après…

Ce dernier cadeau de mon grand-père n’avait rien de surprenant. En effet, depuis mon plus jeune age, nous avions tissé ce lien intense. Il racontait et j’écoutais. Les mêmes histoires en boucle; c’est ainsi que nous nous aimions.

Daddy parlait beaucoup de sa mort. Je me souviens, nous prenions le café sur sa terrasse en Corse, j’avais 10 ans à peine. Je revois sa peau noire de soleil et les traces de sel sur ses pieds. Et il commençait, “Tu sais, Camille, quand je vais mourir, …” Je rechignais, sorte de jeu que nous avions inventé tous les deux, et je lui interdisais de mourir.

Chose étrange que de parler d’un avenir où l’on ne sera plus, avec vérité et sans crainte. Il avait tout organisé, tout réglé avant. Il voulait que l’on ne se soucie de rien le jour venu. Pour lui, la transmission passait aussi par cela ; organiser au mieux son dernier voyage, pour qu’il nous soit plus doux.

Mais je pense que Daddy s’était exercé toute sa vie à accepter le temps qui passe, à remplacer une activité par une autre, au fur et à mesure que son cadre de vie se réduisait. Lui qui aimait tant la pêche, il se mit un jour à aimer la regarder de loin, guettant les pêcheurs depuis sa fenêtre.
A cette époque où la mort est devenue taboue, insoutenable, où l’on refuse toute forme de souffrance, où l’on ne veut pas se voir vieillir et partir, mon grand-père me fit ce témoignage bouleversant de l’abandon.

Mon grand-père était croyant. De cette foi que l’on ne voit presque plus chez un homme adulte. Une foi restée comme intacte depuis l’enfance. Il croyait au Christ et à la Vie Éternelle. Il en parlait avec curiosité sincère, et je voyais dans ses yeux ce mélange parfait de l’enfant qu’il avait été et de l’homme qu’il était devenu, à l’extrémité de sa vie.

La prière à la Vierge se termine par “maintenant et à l’heure de notre mort”. Ces moments-là, l’instant présent, et notre dernier instant, ne sont-ils, finalement, pas les plus importants de nos vies ?

image du haut de JG

#TLDR
It means : My grand-father spoke of life beyond the limits of his existence. He welcomed death with grace and courage. I loved him so dearly.

3 thoughts on “La sagesse de mourir

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