Quelque chose en nous de Tennessee

Il y a des situations dans lesquelles je me retrouve souvent. Oublier mon portefeuille en allant faire les courses, laisser mon pass navigo “à sa place” (sur la table du salon, donc). Il y a aussi, depuis peu, l’oubli du masque en allant prendre le métro. Les grands distraits savent…

Oublier mon parapluie en est un autre. A vrai dire, je pense que l’univers s’arrange pour que je ne sois jamais équipée au moment d’une grosse averse… Je me précipite en pestant sous la pluie, jurant de quitter Paris à tout jamais. J’arrive chez moi trempée, les chaussures qui couinent et le mascara dégoulinant.

Mais l’autre jour, alors que j’avançais en enjambant les flaques, j’entendis une voix me rattraper. “Allez, venez, on va partager mon parapluie.” Je levai les yeux. Un jeune, pas plus de 25 ans je pense, la moustache retroussée, un cahier sous le bras. Sous son grand parapluie, je percevais son air amusé, un peu apitoyé. Nous avons fait le chemin ensemble, le temps qu’il me raconte qu’il était CPE au College Stanislas, qu’il aimait ses élèves, moins leurs parents, qu’il prendrait la prochaine à gauche, et moi à droite… Et puis finalement, ne voulant pas m’abandonner, il fit un petit détour pour me rapprocher de chez moi. Je n’ai pas su son nom, je courrais déjà vers la porte. Je criai un “merci !” et il était déjà reparti, perdu parmi la foule de parapluies, de tous ceux qui y avaient pensé ce jour-là. Tous sauf moi, vraisemblablement.

Cette gentillesse spontanée, je l’ai expérimentée il y a trois ans, et j’eus envie d’écrire cette anecdote, et puis je ne le fis pas. Il n’est jamais trop tard…
Je prenais le volant seule pour la première fois (horreur), pour aller voir mes grands-mères. En rentrant à Paris, par cette route que j’aurais du connaître par cœur depuis des années, je me perdis dans les limbes des Yvelines.
J’entrai dans une station essence, transpirante et paniquée. Je balbutiai que j’étais jeune conductrice, que j’avais peur au volant, et que je ne retrouvais pas la route pour Paris, celle qui ne passait pas par la Défense. Un monsieur, d’une soixantaine d’années, boitant, l’œil vif, me dit : “Je vais vous raccompagner”. Euh…J’interrogeai du regard le propriétaire du magasin, “Vais-je finir dans les faits divers ?” Il me sourit : “Vous pouvez y aller Mademoiselle, il est inoffensif.”
Ainsi j’embarquai dans ma petite Smart cet inconnu aux yeux bleus. Étrangement sereine, je me laissai guider jusqu’à Paris. Il me raconta sa vie, passée sur les routes de France. A cause de sa maladie – d’où le boitement – il avait dû abandonner son camion quelques années auparavant. Depuis, il continuait de cultiver sa passion en sautant de train en bus, sans destination particulière mais pour le plaisir du voyage. Régulièrement, il allait voir les chauffeurs de métro pour leur demander de les accompagner. “Il me connaissent tous, …” me dit-il. Étrange, touchant monsieur… d’où venait-il donc ? Comment allait-il rentrer, après ? Autant de questions que je n’ai pas eu le temps de poser ; nous arrivions déjà porte d’Auteuil.
“Je pense que vous savez comment faire maintenant… vous vous débrouillez très bien ! Je vous laisse” En un instant, mon ange gardien avait disparu, rapide malgré sa jambe, parti rejoindre je ne sais quel bus, quel train, qui le ramènerait chez lui.
Je restais là, perplexe, un peu émue, avec pour seule preuve de son existence le parfum de son eau de Cologne, qu’il avait laissée comme trace de son passage éclair dans ma vie.
J’aurais voulu mieux le remercier, lui offrir un café, lui demander si sa maladie était grave, connaître son nom. Mais il s’était évaporé, et le feu passait au vert.

Je pense souvent à ce gentil inconnu. J’espère naïvement qu’il me lira un jour, et qu’il se reconnaitra. J’espère (mais j’en doute, hélas) qu’il n’est plus malade.
J’espère que, lui aussi, croise de nombreux anges gardiens.

#tldr
It means : Random acts of kindness, this great big life, our shared humanity.

I have always relied on the kindness of strangers – Tennessee Williams

3 thoughts on “Quelque chose en nous de Tennessee

  1. Pingback: Quelque chose en nous de Tennessee — Camille Joyeux | Mon site officiel / My official website

  2. Marie-Hélène

    Je crois que certains psychologues ont prouvé que la gentillesse bénéficiait, avant tout, à celui qui en fait acte, par le bonheur que cela lui procure. Ils ont mis en lumière le fameux “feedback loop” entre la gentillesse et le bonheur…

    Like

Leave a Reply to Marie-Hélène Cancel reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google photo

You are commenting using your Google account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s